29 juin, 2023 Par benzevy

PARADOXALE LEÇON DE VIE

« Pour moi, sa leçon, c’est l’importance surprenante de la vie, d’exister, tout court, malgré toutes les difficultés, que nous pourrions rencontrer… »  commente le cardinal Cristóbal, de retour des obsèques de Philippe à Marrakech. Il parle de sa leçon de vie. Puisqu’il s’agissait, en réalité, d’une existence singulière, significative, une longue course d’obstacles. Son histoire est devenue un livre, mieux, un beau film, en 2011 : « Intouchables« . Première place en France du hit-parade des recettes. Un film fait de sourire, d’hilarité surprenante et d’émotion sincère : un vrai succès. Pour Philippe Pozzo del Borgo, toutefois, riche homme d’affaires d’origine noble, le point de départ était un cuisant échec : un grave accident de parapente en 1993, tellement grave qui le laissa paralysé, immobile du cou aux orteils, tétraplégique pour la vie. Il perd également sa femme d’une maladie rare. Il épousera, bien plus tard, une marocaine, extraordinaire. « Ne pleure pas parce que c’est fini, souris parce que c’est arrivé ! » c’est le conseil paradoxal du Dr. Seuss. En fauteuil roulant, il fréquente occasionnellement la paroisse d’Essaouira, face à l’océan, là où les Alizés soufflent jour et nuit. Il semble que la force de la nature et l’immensité de l’eau l’enchantent. Il cultive la foi aussi et a la conviction que « la vie est à l’intérieur« . Pas à l’extérieur. Tout en restant immobile, il raconte son combat. Un combat avec son corps, avec le sentiment d’être un homme fini et inutile. Et il découvre un allié insoupçonné et même formidable : son aide-soignant. C’est un immigré algérien, sorti de prison, qui entre un jour dans sa vie comme un ouragan, il devient aussitôt son « diable gardien ». Leur relation, le choc de leurs cultures, se transforme peu à peu en un lien fort d’intense amitié. Son histoire fascine et émeut le monde entier. En France Philippe devient une célébrité, une icône. « La vie ne consiste pas à attendre que l’orage passe, mais à apprendre à danser sous la pluie ! » dirait Gandhi.

Par sa passion de la vie il devient référent de l’association « Soulager, mais pas tuer »  qui lutte en France contre les projets de légalisation de l’euthanasie. Il participe avec enthousiasme à l’association « Wheeling Around the World » . « La vie c’est ça : rien n’est facile, rien n’est impossible« . Philippe vit en terre maghrébine, au Maroc. Comme les nœuds d’un tapis marocain, il sait tisser sa propre vie, dans l’étonnante harmonie des contraires, des opposés. Espoir et désespoir, sourire et larmes, colère et paix, réalité et paradoxe, solitude et relation, don et abandon. Une existence intensément vécue, car « vivre est la chose la plus rare au monde, – écrit Oscar Wilde – la plupart des gens existent, simplement. » Enfin, le dimanche 3 juin, suite à son départ à l’âge de 72 ans, une belle célébration a lieu à l’église des Martyrs de Marrakech : elle accueille musulmans et chrétiens. Encore, comme la confection d’un tapis, cette célébration mêle des textes chrétiens et des passages du Coran, des témoignages d’amis et des prières de croyants. Un sentiment, en même temps, de mystère, d’émotion et de gratitude. « Son histoire a changé nos vies – dit quelqu’un  – et celles de nombreuses personnes vulnérables. Il nous a appris à nous réconcilier avec nous-mêmes, avec la part de fragilité qui est en nous ». Ainsi le corps de Philippe retourne à la terre de ses ancêtres, la Corse. Mais son âme flotte maintenant dans le ciel, où le parapente lui avait procuré un jour des émotions inoubliables : la liberté inouïe de là-haut, le parfum de l’air, des horizons infinis, l’enchantement du silence, la magie d’un monde qui se fait contemplation et émerveillement. C’était déjà, pour un instant, « la conquête d’un morceau de ciel ». Maintenant, elle est pour toujours !

R.Z.