LETTRE AU PEUPLE DE DIEU N°20

+Cristóbal, Cardinal López Romero, sdb

Archevêque de Rabat

LETTRE AU PEUPLE DE DIEU Nº 20

UNE ÉGLISE POUR LE ROYAUME DE DIEU

Chers frères et sœurs du diocèse de Rabat : Il y a quelques semaines nous avons vécu un moment fraternel, joyeux et heureux en notre Église: la grande fête de clôture du Synode diocésain, précédée des Journées Diocésaines de la Jeunesse.

Ma première réaction spontanée est de rendre grâce à Dieu pour ce cadeau qu’Il nous a fait : vivre un Synode pendant deux ans et demi a été vraiment un grand bienfait, à travers son Esprit qui a agi et nous a accompagnés pendant tout le chemin.

Nous avons réfléchi et prié ensemble, nous nous sommes connus plus et mieux, nous sommes sortis de nous-même pour aller à la rencontre de l’autre, nous nous sommes écoutés et questionnés mutuellement et avons osé lancer des propositions concrètes, nous nous sommes réunis en groupes et en assemblée diocésaine (six fois !)… et tout cela à la lumière de la Parole de Dieu, qui nous a nourris, éclairés et qui a touché nous cœurs.

Nous sommes nombreux à avoir expérimenté le Synode comme un chemin positif et encourageant, et à vouloir continuer dans nos organisations à donner le signe d’une Eglise qui marche ensemble, qui décide ensemble, qui cherche ensemble…le Royaume de Dieu !

Eh bien faisons-le, confions-nous à l’Esprit pour qu’il nous aide à mettre en pratique ce qui est sorti du Synode.

1. UNE ÉGLISE POUR LE ROYAUME

« Cherchez tout d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toute chose vous sera donnée en plus » Matthieu 6,33

Oui, le fruit le plus important du Synode est que nous nous soyons confortés dans la conviction que l’Église n’a de sens que si elle est au service du Royaume de Dieu, un Royaume de paix, de justice et de liberté, de vie, de vérité et d’amour.

Ce Royaume de Dieu est déjà là, il est déjà parmi nous. Certes il est le but, l’objectif, mais il est aussi, avant tout, la raison qui fait vivre et exister notre Eglise à la suite de Jésus, le Christ, notre maître d’Evangile, ici et maintenant, sur cette terre marocaine dont nous sommes les hôtes, et durant le temps où nous y vivons, celui des études, d’une expérience professionnelle, d’une traversée migratoire, d’un regroupement familial, d’un séjour en prison, d’un temps de retraite, d’un temps de visite ou avec des projets de rester et de s’y implanter.

Faire de l’humanité la famille de Dieu, une famille où nous soyons tous frères et sœurs, et Dieu le Père de tous, est l’impératif du royaume de Dieu à construire, en nous unissant à toutes les personnes de bonne volonté. 

Ainsi, le Royaume de Dieu se conjugue avec la fraternité humaine, tissée de cultures diverses et de manières diverses de croire et d’exister. Donc, notre premier devoir est de nous intéresser à l’autre, (le voisin, l’immigré, l’étudiant subsaharien et marocain, celui qui cherche du travail, celui qui a perdu son enfant, celui qui prie autrement ou ne croit en rien, celui qui manque de tout…), à nous mettre à l’écoute les uns les autres, à privilégier les rencontres, à chercher à bien vivre ensemble.

Une Église pour le Royaume… du Maroc 

Notre Eglise ne sera Eglise, que si elle décide de s’enraciner dans cette terre marocaine ; nous pouvons être des étrangers, mais l’Église ne veut pas être étrangère ; elle veut devenir marocaine en partageant les joies et les peines, les angoisses et les attentes de tous ceux qui y vivent, dont majoritairement nos frères et sœurs musulmans. L’Église, comme l’a fait Jésus, doit s’incarner, s’enraciner et donner la vie là où elle est.

Alors-même que la plupart des jeunes cherchent un autre horizon et la possibilité de trouver du travail en Europe, dépassant leur frontière, la société marocaine avance, se modernise, se développe, essaie de faire vivre son peuple. Les villes évoluent plus vite, les campagnes sont à la recherche de l’eau pour faire croître l’agriculture, la vie à la montagne reste précaire et fragile.

Dans toute cette vie, le tourbillon migratoire ne peut pas nous laisser tranquille non plus. Notre Eglise est appelée à faire corps avec tous, à s’ouvrir au monde qui nous entoure, pas seulement nous ouvrir, mais entrer en relation, en conversation, en amitié, pas seulement entrer en relation, mais nous engager aux côtés des personnes qui peinent, qui souffrent, qui sont frappées par l’injustice et la pauvreté, qui cherchent autrement Dieu, mais pas seulement nous y engager, mais apprendre, avec désir et patience, à faire de chaque personne rencontrée et qui vit sur cette terre du Maroc, un frère, une sœur. 

L’objectif de nos frères et sœurs musulmans est aussi l’horizon du Royaume de Dieu. Nous avons donc la possibilité de chercher ensemble, de cultiver ensemble, et de mettre en œuvre ce Royaume de Dieu qui est déjà au milieu de nous, quand l’entraide l’emporte sur l’individualisme, quand la fraternité devient notre mode d’être et de rencontre, quand le pardon dépasse la haine, quand la pratique de la justice exprime l’amour de l’autre. 

Avec patience et au profit des plus vulnérables autour de nous, laissons-nous interpeller et guider par l’invitation de Jésus : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice… 

Que cela soit la première préoccupation de nos communautés chrétiennes, nous ajuster ensemble au désir de Dieu de voir son peuple heureux, heureux de ses différences, de sa diversité, de ses capacités de venir en aide à son prochain de jour comme de nuit, de s’ouvrir à l’autre et de ne plus en avoir peur, de s’engager à lutter contre les formes d’injustice et d’oppression.

Ensuite, que la seconde préoccupation soit de nous ajuster au besoin de toute personne d’être considérée, estimée pour elle-même, protégée et respectée, sans l’abuser et sans jamais l’exclure de cette société marocaine où nous vivons avec elle et où elle doit trouver sa place quoi qu’il arrive.

Jésus lui-même a pratiqué cela et s’y est risqué : chercher le Royaume de Dieu, son Père, en veillant à la dignité de toute personne.

Soyons fidèles à cette invitation/appel, dans la liberté et la confiance, avec vigilance et audace, de façon réelle et concrète, jour après jour et « toute chose, croyons-le, nous sera donnée en plus… » (Matthieu 6,33) 

Mais dans la réalité du Royaume de Dieu, il y a une condition qui permet de le rendre présent, c’est que tout doit est gratuit. La gratuité est le signe du Royaume de Dieu en acte : ne pas chercher à se faire rendre ou payer de quelque façon que ce soit l’aide apportée à autrui, ne convaincre personne que notre foi est l’unique et la meilleure. Que notre manière d’aimer et d’être aimé soit gratuite et vraie.

C’est pour tout cela que nous voulons être

·        Une Église du dialogue et de la rencontre, en sortie et missionnaire

·        Une Église qui prenne soin, accueille, écoute et accompagne : samaritaine

 

·        Une Église incarnée dans la culture et le peuple marocain : enracinée au Maroc

2. UNE ÉGLISE A LA SUITE DU CHRIST

Cette Église marche à la suite de Jésus, le Christ, parce qu’Il dit à chacun : « Suis-moi, venez à ma suite ». Parce qu’Il nous aime, Il nous appelle. Parce que nous l’aimons, nous le suivons. Et ainsi, en le connaissant, nous nous engageons à l’imiter. Imiter la manière de faire de Jésus, qui est le modèle d’une vie évangélique où la sortie de soi et la rencontre avec toute personne était son quotidien. En l’imitant, nous nous identifions avec Lui, jusqu’au point de pouvoir devenir UN avec Lui et avec nos frères et sœurs en humanité. C’est avec Lui, par Lui et en Lui que nous construisons le Royaume.

Nous voulons une Église qui ait le Christ au centre et qui, par conséquent, ne soit pas divisée intérieurement. Une Église unie et fraternelle, ou du moins, qui cherche à l’être.

Comme il est beau de constater la riche diversité de nos communautés !!! Qu’il est beau d’apprécier que nous sommes très catholiques parce que nous provenons des cinq continents du monde et issus de plus de 100 nationalités… Mais combien il est difficile de construire et de vivre la communion entre nous à partir d’une telle diversité : africains et européens, asiatiques, américains et océaniques.

   C’est pourquoi nous voulons être une Église organisée et en communion, une Église qui veille à la participation de tous, qui marche ensemble comme Peuple de Dieu et qui se sent être le Corps du Christ.

3. UNE ÉGLISE EN FORMATION

Dieu vient là où il y a de la place : dans l’utérus d’une vierge, sur une croix nue, dans le tombeau vide. Oui, Dieu se fait présent et se manifeste dans le vide. Si nous sommes remplis de nous-mêmes, de notre ego ; si nous sommes pleins de bruits, de préoccupations et de soucis, il faut tout décharger, il faut tout déposer dans le Christ : « Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés… »

Donc, faire le vide en nous … pour que le Christ puisse entrer en nous. Car, la formation ne consiste pas seulement à faire des études et des lectures. Se former, pour un chrétien, consiste à prendre la forme du Christ, à le laisser entrer en nous et dans nos vies, pour nous transformer à sa manière d’être et de penser, de sorte que nous puissions dire avec Saint Paul : « Je vis, mais ce n’est pas moi qui vis ; c’est le Christ qui vit en moi… »

Pour cela, il faut una conversion personnelle et communautaire, un engagement décidé et ferme. Seulement ainsi nous serons une Église qui apprend et se forme, une Église en formation continue et permanente.

4. UNE ÉGLISE LAUDATO SI’

Il y a quelques semaines, le Pape François, qui avait publié l’Encyclique Laudato Si’ sur le soin et le respect de notre maison commune qui est la planète Terra, a sorti une deuxième partie pour compléter avec le titre Laudate Deum (Louez Dieu).

Dans la dimension écologique de la vie chrétienne, notre Église et beaucoup d’entre nous sommes en retard. Nous devons nous ajuster à ces appels pressant pour notre maison commune. Faisons-le, certes, pour notre propre intérêt, mais plus encore par responsabilité sociale et par amour envers ceux qui habitent notre terre et ceux qui viendront derrière nous. Faisons-le aussi à cause de notre foi chrétienne, qui nous pousse à être des bons collaborateurs de l’œuvre de Dieu créateur et non pas des prédateurs de la nature.

C’est pourquoi nous voulons devenir une Église écologique, respectueuse de notre maison commune et de son environnement.

5. PASSONS À LA PRATIQUE

Comment mettre en pratique les 5 axes et les 25 orientations de notre Synode ? Le chantier est vaste, mais nous pouvons y arriver, en collaborant ensemble, en nous entraidant dans la mise en pratique. Mais aussi en nous visitant les uns les autres, en accueillant l’expérience des autres et en faisant profiter les autres de la nôtre. En somme une Eglise synodale à notre échelle et enracinée dans la réalité marocaine.

5.1.Connaître le document final du Synode

La première tâche est de connaître le document final du Synode​ que je qualifie de « cadeau du ciel » et qui doit servir à notre réflexion personnelle, familiale et communautaire. J’aimerais d’abord proposer une manière pédagogique, issue de mon Conseil permanent, pour déjà recevoir ces Orientations, en prendre connaissance et nous en nourrir, non pas en une fois (ce serait sans doute indigeste) mais en plusieurs étapes, les éclairant de la Parole 5 de Dieu et dans une ambiance de prière et d’eucharistie dominicale. Cela se fera entre Noël et Carême pour ne pas nous endormir après la stimulante expérience du Synode, mais rester en éveil et en attitude de mise en pratique.

 Lors des 5 dimanches 14, 21 et 18 janvier, et 4 et 11 février- sera présenté aux différentes communautés chrétiennes du diocèse, un axe des Orientations.  Les responsables des paroisses vous distribueront chaque dimanche par écrit les Orientations retenues pour chaque axe et les commenteront au moment de l’homélie : 

Être une Eglise de la rencontre, 

·        être une Eglise qui prend soin, accueille, écoute et accompagne ;

·        une Eglise qui veille à la participation de tous

·        une Eglise qui apprend et se forme

 

·  une Eglise respectueuse de notre maison commune et de son environnement.

J’encourage chacun de ces dimanches à ce que la liturgie soit unifiée autour de chaque axe, à travers le choix des chants, l’expression de la prière universelle, la mise en valeur d’une parole biblique de la liturgie, l’utilisation d’une prière eucharistique significative et bien entendu, en place de l’homélie, un commentaire des Orientations.

A la fin de ces dimanches et pour entrer en Carême, le document complet sera distribué à chacun. Il pourra être également offert aux chrétiens de passage et non pratiquant cultuellement, ainsi qu’à nos amis non chrétiens. Ce premier dimanche de Carême réunira une Assemblée synodale dans chaque paroisse. Par petits groupes, exprimer comment chacun a reçu les 25 Orientations, et ce qu’il faudrait prioriser pour la mise en pratique. De la mise en commun devrait se dégager les premières mesures à prendre en compte localement, sans oublier, en suivant, la convocation d’un Conseil pastoral qui sera aidant pour la mise en œuvre. (lire le document final ici)

5. 2. Maintenir la prière

La deuxième mesure est de maintenir la prière. Une prière « pour une Eglise synodale » a été conçue avec le même schéma que celle du synode. Elle est à utiliser, au début, pendant ou à la fin de toutes nos réunions et rencontres diverses, et si vous le considérez opportun, aussi à l’intérieur de chaque eucharistie dominicale. Cette prière vous sera distribuée sous la forme d’une carte avec le logo du synode. 

Gardez-la et utilisez-la également pour la prière personnelle et en famille et à l’occasion d’un évènement ou d’une rencontre conviviale en la proposant à vos hôtes au début du repas, par exemple. Cette prière vous sera distribuée en paroisse le 3° dimanche de l’Avent. Ce dimanche-là une vidéo de 7 minutes sera également diffusée, dans le cadre de l’eucharistie ou à travers des envois courriels ou par WhatsApp, dans laquelle je vous précise les enjeux des Orientations pastorales retenues.

5.3. Mettre en pratique les choses les plus simples et faciles: les structures

En troisième lieu, nous allons commencer à mettre en pratique les choses les plus simples et faciles : les structures, qui nous permettront de marcher ensemble et avancer dans les différents domaines. Elles sont nécessaires pour nous organiser et pouvoir impulser les autres défis. 

C’est pourquoi, avant le début du Carême seront constitués, au niveau diocésain et en plus des conseils et des commission ou équipes qui existent déjà : 

– le Conseil Pastoral Diocésain (CPD) et son bureau permanent appelé Conseil de Coordination Pastorale (CCP), bureau qui sera mon Conseil permanent. Les 24 et 25 février, le CPD se tiendra la première Assemblée, avec la participation de tous les membres des Conseils Diocésains et deux ou trois représentants de chaque paroisse ou présence chrétienne, tel qu’indiqué dans l’Orientation concernée. 

– le Conseil Diocésain de la Solidarité

– la Commission d’inculturation et interreligieuse

la Commission Laudato Si’ pour l’écologie

– la Commission de formation

la Commission de Liturgie 

En parallèle, au niveau paroissial, devra être constitué : 

– le Conseil Pastoral

– le Conseil Économique

– le Conseil de la Solidarité 

en sachant que les trois peuvent se résumer en deux ou même en un, en fonction de la taille de la paroisse ou de la présence chrétienne. Vous recevrez un modèle pour la constitution de ces conseils en nous communiquant en retour leur composition. 

Ces structures -Conseils et commissions divers- ne sont qu’un cadre pour nous aider à mettre en pratique les Orientations du Synode durant les années à venir et inculturer notre Eglise dans ce pays du Maroc. Le plus important est de nous sentir concerné et de participer. 

Je vous demande d’être disponibles pour intégrer tel ou tel conseil, ou les commissions ou équipes de service. La synodalité continue… et elle exige la participation de tous. 

Chers frères et sœurs, en ce temps de route vers Noël et sous l’impulsion de l’Esprit, marchons ensemble à la suite du Christ, marchons ensemble humbles, ardents et joyeux, marchons ensemble en tant que disciples-missionnaires : le Royaume de Dieu nous attire et nous engage. C’est pour nous attirer que Dieu est venu chez nous, dans notre humanité, et le Mystère de Noël nous le rappellera, c’est pour nous engager à construire le Royaume de Dieu, que Jésus le Christ, lui notre frère, nous invite à le suivre au quotidien et à réaliser ensemble son appel : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et toute chose vous sera donnée en plus ». C’est un chemin pour tous les peuples, toutes les cultures et pour tous ceux qui cherchent Dieu. Au terme du chemin, nous nous retrouverons tous, pacifiés et unifiés au festin de l’amour de Dieu.

Notre Dame du Maroc, la première en chemin, l’Immaculée, la Comblée de grâce, dont la fête nous avons célébrée aujourd’hui, nous accompagne dans cette marche en avant.

Rabat, le 8 décembre 2023