RECIT D’UN CHEMIN PARTAGE
Le 4 mai 2026, ils étaient 13 à se retrouver pour une semaine à la Maison de la Visitation de Tazert, tenue par les Sœurs de Saint François d’Assise, à une soixantaine de kilomètres de Marrakech au Maroc. Trois couples dont un islamo-chrétien, un laïc et trois religieux (ses), en provenance de France, d’Italie, d’Espagne et du Maroc désireux de mieux comprendre l’islam et comment cheminer avec les musulmans.
L’objectif n’était pas de proposer une n-ième formation universitaire sur l’islam ni non plus un enseignement théorique sur la rencontre et le dialogue. Non, il s’agissait plutôt d’entrer ensemble – organisateurs et participants – dans une expérience, celle de l’altérité, en usant de fils appelés à s’entrecroiser au fil de jours comme dans la confection des tapis berbères.
Le premier fil était celui du lieu, le village de Tazert. Depuis près d’un siècle, chrétiens et musulmans vivent ensemble sur ce piémont de l’Atlas. Les frères franciscains ont été présents pendant plus de quarante ans avec leur dispensaire avant d’être suivis pendant quarante années encore par des sœurs contemplatives de rite oriental et désormais par les sœurs apostoliques de saint François. « Ces frères et ces sœurs ont donné leur vie pour nous » partageait un vieil homme. Oui, une histoire profonde s’est tissée là, faite de patience et de service. Mystérieusement ces chemins d’hospitalités réciproques habitent les murs du monastère, du jardin et de son cimetière, et donnent une résonnance particulière aux relations avec les habitants. Se relier à ce passé, à ces vies données au fil des événements et de ces constantes recherches de la juste place était comme le porche par lequel s’ouvrait un chemin possible, loin des difficultés de l’islam politique de certains de nos pays ou des tensions internes à l’islam de l’immigration en Europe.
Le deuxième fil était celui des rencontres avec le village. Deux fois, les participants sont descendus dans le village et une fois ils ont reçu le coiffeur qui revenait juste du petit pèlerinage à la Mecque. Ce fut l’occasion pour eux de se laisser accueillir et de vivre des rencontres simples s’ouvrant à la grande proximité de ces hommes et de ces femmes de l’islam qui, eux aussi, cherchent à vivre naturellement le mieux possible devant Dieu en faisant le bien malgré les défis de ce temps et notamment celui de la pauvreté d’un village en marge du développement des grandes villes.
Le troisième fil était celui de la connaissance de l’islam. Le parti pris était de laisser parler des spécialistes musulmans de leur foi, non pas en théoriciens mais en croyants, c’est-à-dire à partir de leur propre cadre de référence. D’expérience, cela a quelque chose de déroutant car l’islam est à la fois très proche de la foi chrétienne mais aussi radicalement autre. D’où l’idée d’une intervention préalable par un chrétien vivant depuis longtemps sur la terre marocaine afin de mettre en lumière l’étrangeté de l’autre, c’est-à-dire tout ce qui est évident pour les chrétiens et qui est question pour un musulman et, à l’inverse, ce qui est évident pour les musulmans et qui va heurter le propre sens chrétien de la vérité. A partir de cette mise en perspective de cette « étrangeté réciproque », ils peuvent entrer dans la complexité de ce qu’est l’islam et écouter l’autre développant sa propre logique, celle de sa foi ou celle de la place de la femme dans la société. Ils peuvent passer du malaise premier lié à l’étrangeté de l’autre à l’accueil du mystère de celui-ci, aidés en cela par l’atmosphère de prière du lieu et par des temps de célébration ou de réflexion laissant la parole au Coran en écho avec la Bible. La présence d’une femme musulmane dans le groupe a également aidé à donner un visage plus personnel à cette rencontre.
Le quatrième fil était celui du dialogue. Le groupe formé venait d’horizons variés avec des questionnements différents sur l’islam. Le fait d’entrer dans une expérience partagée de rencontre avec l’autre, avec sa foi et avec ses textes a aidé à entrer dans une conscience profonde de ce qui se jouait sur ce chemin de la rencontre de l’autre. Afin d’aider à approfondir ces intuitions et en faire des pistes pour l’avenir dans leur lieu de vie, ils se sont tournés vers ceux qui vivent depuis longtemps cette rencontre : Eglise du Maghreb, témoins et martyrs chrétiens en terre d’islam, théologiens et mystiques, traditions franciscaine et foucauldienne… mais aussi le professeur Rachid Saadi qui a partagé son expérience d’une théologie en dialogue avec l’autre. Cela a permis de mettre en avant deux postures fondamentales : la Visitation qui appelle à croire que l’autre a un message pour moi et qu’il s’agit donc de se mettre à l’écoute ; l’Amitié qui appelle à faire de la place en soi pour l’autre.
Tel fut le lent travail de tissage réalisé sous les yeux de Dieu et grâce aux soins bienveillants de la communauté qui a accueilli les participants, au gré des imprévus inséparables de la vie au Maroc.
Vous êtes attendus pour la prochaine semaine qui aura lieu à Tazert en mai 2027 pour filer un autre chemin à partir de vos expériences et de vos interrogations.
Père Stéphane DELAVELLE, ofm



