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» Synode Diocésain (1993-1995)

De l’Avent 1993 jusqu’à la Pentecôte 1995, le Diocèse de Rabat a vécu un Synode, répondant à l’invitation de Mgr Michon qui posait à tous la question : « Quelle Eglise au Maroc aujourd’hui ? » De nombreuses équipes se sont rassemblées dans chaque ville et plus de 500 réponses sont parvenues... Plusieurs assemblées synodales ont réfléchi et fait des propositions. Le jour de Pentecôte 1995, l’archevêque a proclamé les « Actes du Synode » dont voici le 1ier chapitre : « S’apprendre mutuellement à vivre au Maroc ».

Chapitre I :
S’APPRENDRE MUTUELLEMENT A VIVRE AU MAROC, EN FAMILLE, AU TRAVAIL, DANS UN MONDE DE RELATION...

I. CONSTATS

Vivant dans ce pays, nous ne pouvons lui rester indifférents : La rencontre de ses habitants, le partage de vie dans les quartiers, le voisinage, le marché, l’école, les facultés, l’atelier, l’usine, le travail... nous font découvrir combien nous sommes différents les uns des autres. Ces différences peuvent être une richesse car nous nous reconnaissons solidaires et membres de la même famille humaine

Différence culturelle :

Le rapport au temps, aux choses, à l’existence est différent. Des créations se font, des réalisations voient le jour, et cela dans une manière d’agir qui peut nous paraître quelque peu fataliste. Les relations familiales sont très importantes et la solidarité au sein d’une famille est forte. Si l’un tombe, les autres le relèvent. Et pourtant, que d’isolés, que de cas sociaux... La famille elle-même évolue considérablement ; les jeunes parlent plus facilement de leurs problèmes. La vie sociale est marquée par le partage, à l’occasion des temps forts de la vie (Ramadan, fêtes, sadaqas...) ainsi que dans l’exercice généreux de l’hospitalité ; mais celle-ci se raréfie du fait du coût de la vie et des contraintes de la ville. La langue constitue par elle-même une différence qui freine la communication. L’intégration dans le monde étudiant se heurte aux préjugés vis-à-vis de la négritude, renforcés encore pour les chrétiens.

Différence par rapport au travail :

C’est une différence ressentie très fortement, essentiellement dans le monde de l’industrie. Elle est le fruit de tout un passé et d’une tradition plus ou moins longue dans une “culture industrielle”. Notre manière de concevoir, de respecter, d’accomplir un travail a du mal à être partagée avec nos partenaires. Des salaires insuffisants pour faire vivre une famille, le manque de couverture sociale, une formation “sur le tas”, une embauche plus en fonction des relations familiales qu’en fonction d’un profil, un secteur informel qui parfois nous déroute, une perspective parfois autre (Pourquoi prévoir ? - Dieu sait ce que sera demain - Pourquoi prévenir ? Il sera toujours temps de soigner ou de réparer) expliquent une attitude au travail qui nous déconcerte (motivation.., conscience professionnelle... intégrité...) Dans ce contexte, comment nous situer, comment marcher ensemble ?

Différence dans l’approche de la modernité :

- Le Maroc est un pays qui bouge et se modernise, mais cela amène bien des transformations internes.
Dans le domaine social : la situation de la femme évolue (par rapport au travail et au mariage), le chômage se développe...Une classe moyenne émerge (professions libérales, commerçants et cadres d’entreprise). Dans le domaine culturel : deux types d’enseignement, français et arabe, coexistent et engendrent un clivage social, source de frustrations.
Dans le domaine économique : le plan d’ajustement structurel, la réforme du marché financier, l’ouverture relative des frontières, la convertibilité à terme du dirham, sont des indicateurs positifs.. .mais avec quelles répercussions sur la vie quotidienne
- La tradition est encore très forte, mais se heurte à la modernisation, engendrant tensions et conflits. Différence religieuse :

C’est la différence la plus fondamentale : nous vivons dans un pays marqué par une autre foi, et même par d’autres fois. Nous savons combien tout débat théologique est difficile et demande de longs cheminements. Les échanges sur le plan religieux aboutissent souvent à des divergences sur la personne de Jésus-Christ, la fonction de Muhammad et les Livres Saints. Mais nous croyons en la richesse d’un partage de foi : le témoignage de vie d’amis musulmans et d’autres confessions peut nous fortifier dans notre foi. Réciproquement, le témoignage de la vie chrétienne, notamment en ce qui concerne le pardon et le service, peut interpeller nos amis croyants.

Conclusions

Dans ce partage de vie, nous rencontrons donc certaines difficultés, et sommes aussi amenés à découvrir certaines valeurs, qui sont vécues et nous interpellent, telles la solidarité, l’accueil, la convivialité, la disponibilité vis-à-vis du temps.

II. CONVICTIONS

Vivant au Maroc, nous sommes appelés, engagés à vivre avec le peuple marocain. Il faut gérer ce vivre ensemble, et cela concerne tout le monde.

2.1 - Un regard de foi.
Il faut un regard de foi pour discerner en cette situation l’oeuvre de Dieu ici et maintenant. Regard qui nous fait percevoir l’essentiel : tout homme a une valeur absolue aux yeux de Dieu. Tout homme, tout peuple, est porteur de valeurs humaines et spirituelles. C’est l’intimité avec Dieu qui nous conduit, à la suite de Jésus, à la découverte toujours à renouveler que tout homme est notre frère. Ceci constitue pour nous un appel permanent à la conversion du cœur.

2.2 - L’Eglise, lieu de notre conversion.
L’Eglise qui est au Maroc est ce lieu de notre conversion ; Eglise qui n’est pas seulement une assemblée cultuelle épisodique, mais Peuple de Dieu où chacun est solidaire des autres, Peuple animé par l’Esprit, source de sa cohésion et de sa vigueur. Elle est le lieu où notre foi, nourrie de la Parole de Dieu et de l’Eucharistie, se fortifie par la rencontre des chrétiens, le témoignage et le partage de leur foi et de leur vie. Elle est constituée de nombreux membres divers, dont chacun a dans le Corps son rôle propre et irremplaçable à jouer (1 Cor 12), quelles que soient sa nationalité, sa race et sa culture.

2.3 - Nous croyons à la rencontre.
En Eglise, nous croyons que, malgré nos différences, la communication avec le prochain est possible.

2.3.1 - Attitudes
Cette rencontre passe d’abord par des relations simples : regard amical, parole cordiale, geste fraternel. Gestes qui traduisent une attitude du cœur nourrie de l’Evangile accueillir tout homme comme une image de Dieu, avec le préjugé favorable ; ne pas nous croire supérieurs, surmonter nos préjugés et nos peurs. Cet accueil, pour être vrai, demande que nous soyons pleinement nous-mêmes et approfondissions nos propres valeurs chrétiennes. Ainsi, sommes-nous témoins de l’Amour, avant tout par ce que nous sommes, et parfois aussi par une parole.

2.3.2 - Connaissance
Qui veut rencontrer quelqu’un cherche à le connaître. “Rabbi, où demeures-tu ?“ (Jn 1, 39) Nous croyons que la rencontre du peuple marocain passe par une meilleure connaissance de sa religion, de son histoire, de ses coutumes. L’usage de la langue du pays est un moyen de communication et de compréhension inappréciable ; s’il faut du temps pour la maîtriser, tous peuvent acquérir un niveau de base. La connaissance des personnes est toujours réciproque et progressive . Nous avons besoin de nous apprivoiser les uns les autres, avec la patience que cela exige.

2.4 - Une Eglise en marche.
Nous croyons que notre Eglise, insérée en ce pays, est un peuple en marche. Nous affranchissant des modèles préconçus et des idées toutes faites, nous sommes invités à une recherche inlassable des chemins de libération, la nôtre et celle de ceux qui nous entourent. Notre Eglise au Maroc a à découvrir et à assumer sa personnalité originale, son caractère propre dans l’Eglise universelle.

III. PROPOSITIONS

Pour que notre Eglise soit une Eglise dynamique, découvrant chaque jour le “comment vivre au Maroc”, nous proposons :

3.1 - Culture marocaine.

3.1.1 - Un effort collectif et soutenu pour l’apprentissage des langues du pays.

3.1.2 - La mise à la disposition des communautés :
- d’espaces de documentation concernant le Maroc (histoire, culture, économie...)
- d’une bibliographie qui présenterait l’essentiel à connaître pour pénétrer dans la culture marocaine.

3.1.3 - L’ouverture aux laïcs qui le désirent des rencontres des nouveaux arrivés.

3.2 - Le vécu du pays.

3.2.1 - L’organisation de rencontres avec des amis marocains. et la participation à des rencontres qu’ils proposent, pour mieux connaître ce qui est vécu dans le pays ; en essayant que ces rencontres se prolongent par des activités en commun.

3.2.2 - La mise en place de lieux ou d’équipes de réflexion abordant les problèmes que nous rencontrons : relations dans l’entreprise, secteurs de la santé, de l’éducation.

3.3 - L’islam.

3.3.1 - L’organisation de conférences ou autres moyens de formation, afin de mieux connaître l’islam.

3.3.2 - Que soit favorisé l’échange entre tous ceux qui souhaitent aller plus loin dans le dialogue.

3.4 - Pour ces rencontres, il nous faut une Eglise revitalisée.

Nous demandons : 3.4.1 - Que nos racines soient mieux connues, car l’histoire de 1’Eglise au Maroc a plus de quinze siècles. Citons les Franciscains au 13e siècle, et plus récemment les Pères Lerchundi, Poissonnier, Abdeljalil, Peyriguère. Un document pourrait être fait dans ce sens.

3.4.2 - Que nous prenions les moyens d’une formation théologique et spirituelle accessible à tous, orientée notamment sur la rencontre et le dialogue (voir chapitre 7)

3.4.3 - Que dans notre Eglise chacun trouve sa place et soit reconnu : *laïcs, religieux et religieuses, prêtres, dans leurs rôles complémentaires. *les couples mixtes : qu’ils soient accueillis et qu’une attitude commune soit partagée et vécue à leur égard, en ce qui concerne l’accueil sacramentel de la partie catholique.

3.4.4 - Que les chrétiens sachent accueillir et porter dans leur prière le monde marocain, et exprimer par leur liturgie, leur action de grâces pour le Royaume de Dieu qui grandit sans cesse.