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» "Réinventer Toumliline " -l'intervention de Mgr Landel dans le cadre de ce colloque le 10 octobre 2015

Esprit de Tioumliline


Au moment de la fin du Protectorat, s’éleva la voix de Mgr Amédée LEFEBVRE qui encouragea une réflexion, qui sortait de l’ordinaire et qui aida un petit groupe de français à prendre position, par rapport à un certain colonialisme.

En Février 1952, selon l’usage au début du Carême, Mgr Lefèvre adressa aux chrétiens du Maroc une « lettre » qui leur rappelait fermement les préceptes de justice édictés dans l’Evangile en général, et très précisément vis-à-vis des Marocains, « dont ils ne devaient pas oublier qu’ils étaient, en vérité, les hôtes. » et qui invitait les chrétiens

-à comprendre les aspirations des  marocains et

-à accepter la nécessaire évolution du Maroc.

Tout cet esprit fut repris dans la lettre des « français libéraux » et fit qu’il ne fut pas en très grande grâce auprès des autorités françaises de l’époque. Par contre sa prise de position fut reconnue par sa Majesté Mohammed V qui, pour la première fois invita l’Archevêque de Rabat à la fête du Trône le 18 Novembre 1952, en le décorant de l’Ouissame Alaouite (depuis l’Archevêque de Rabat est toujours invité à cette Fête. Nationale).

En 1945, le Monastère d’En Calcat reçut une invitation du Président des patrons français du Maroc : « Nous sommes entrain d’établir une Nouvelle France au Maroc qui a besoin de Bénédictins pour nous aider à réaliser les rêves de Lyautey ». Cette invitation n’entrait pas du tout dans les perspectives de ce monastère ! Et encore moins dans l’esprit de Mgr Lefebvre

Dans un tout autre esprit, en 1947, le Père Guillou s.j. vint à En Calcat : « Je voudrai créer deux centres au Maroc ; l’un déjà existant aux portes de Rabat sera un centre de vie agricole comprenant une ferme modèle et une école située aux portes de Rabat (CIDERA). L’autre serait un centre de vie spirituelle, si possible une communauté de moines bénédictins » (Mais c’est peut-être dans cette optique que fut fondé en 1949, avec 4 moines venant de monastères différents, une ébauche de monastère à Séfrou qui devait fermer le 19 Mars 1951.)

Finalement En Calcat répondit à l’appel de l’évêque, et le 7 octobre 1952, arrivent 20 moines sous la direction de Père Denis Martin pour fonder le monastère de Tioumliline (plusieurs autres lieux avaient été proposés plutôt vers la mer). Mgr Amédée LEFEBVRE  souhaitait dans son diocèse un lieu de silence, de paix et de prière pour les chrétiens au Maroc qui étaient encore nombreux. Pour les moines il s’agissait d’être des croyants et des priants au milieu d’un peuple de croyants et de priants ; tout en s’adonnant à leur travail matériel et intellectuel. Ils s’installèrent sur les lieux où le diocèse accompagnait une petite école pour des enfants chrétiens européens qui avaient besoin de se refaire une santé.

C’est dans le sillage de cette lettre pastorale que l’on peut comprendre la manière dont les vingt moines bénédictins d’En Calcat, fondèrent le Monastère de Tioumliline. Et en particulier cette altercation entre le Père Denis Martin, le Prieur, et les autorités militaires françaises d’Azrou. Les moines refusaient d’être sous la protection des militaires. Cet incident manifesta à la population que les moines n’étaient pas des agents français comme ils les avaient suspectés. La population compris qu’il ne fallait pas confondre l’Église avec les autorités françaises. Et de plus, dès leur arrivée, à la grande stupéfaction d’une partie de la population chrétienne,  la moitié des moines se mit à apprendre le berbère au collège ‘franco-berbère » d’Azrou.

Les débuts ne furent pas faciles, car il fallait pratiquement construire tous les bâtiments, centrés sur la chapelle, qui permettraient une vie monastique. Les moines, avec des employés marocains, mirent la main à la tâche, et essayèrent de rentabiliser plusieurs hectares de jardin à proximité sur ces terrains pierreux.

Et c’est cet esprit, de l’importance de la rencontre et de la compréhension entre les chrétiens et les musulmans, qu’ils voulurent inculquer à la communauté catholique, qu’ils recevaient dans leur hôtellerie,  en particulier aux jeunes qui se retrouvaient tous les lundis de Pentecôte en pèlerinage à Tioumliline en réfléchissant sur des thèmes bien concrets.

Premier pèlerinage en 1953(50 jeunes chrétiens) sur le thème : prier et réfléchir ensemble à notre rôle en terre marocaine…découvrir et respecter…aimer et servir

Deuxième en 1954 (200 jeunes) sur le thème : Comment entrer en contact avec nos frères musulmans et juifs

Troisième en 1955 (400 jeunes) : la foi ; mettre en garde contre le danger d’un certain syncrétisme religieux les jeunes chrétiens insuffisamment instruits de leur foi au Christ

Et ainsi durant de très nombreuses années se poursuivirent ces « pèlerinages-rencontres » pour des chrétiens qui apprenaient à avoir un autre regard sur leurs frères marocains…..Ces réflexions étaient ponctués par la prière des chrétiens du Maroc qui avait été élaborée à l’époque « Seigneur ……fais nous une âme humble et douce pour que s’efface en nous tout esprit de hautaine supériorité et que nos rapports soient toujours de fraternelle simplicité….élargis nos cœurs dans un amour avide de comprendre et de servir tout homme. Fais-nous porteurs de joie, de paix et d’amitié… »

Ils mettaient en pratique ces paroles de Mgr Lefebvre : « plus que jamais nous devons faire notre l’idéal chrétien de justice et de charité. Nous n’avons pas le droit de prendre parti. N’oublions pas que notre vocation est d’être les témoins du Christ, et d’aimer tous nos frères sans exception. Le chrétien doit chercher la justice et l’aimer partout où elle se manifeste. Il n’y a rien de plus difficile que de rester objectifs et sereins en ces temps de crise ».

Mais en même temps, le monastère s’ouvrit à la population des environs en ouvrant un dispensaire où des centaines de personnes venaient se faire soigner. Ce dispensaire fut transféré au dispensaire de la santé publique d’Azrou en 1961 Ainsi les moines apprirent à connaître les berbères de la région et découvrirent de nombreux enfants qui étaient orphelins et d’autres qui, habitaient si loin qu’ils ne pouvaient pas aller à l’école. C’est pour cela qu’ils ouvrirent leurs locaux, et en construisirent d’autres, pour accueillir ces enfants et ces jeunes qui allaient à Azrou pour suivre les cours ; les pères servant de répétiteur à leur retour au monastère. Mais le 23 Janvier 1968, « le Caïd, sur l’ordre du Gouverneur de la Province, demanda de remettre les enfants à leurs parents, et demanda de ne plus accueillir de jeunes marocains au Monastère ». Le service de l’Internat se finissait donc ; et après un entretien, plus tard, avec M.Bargach, Ministre des Habous, on pouvait comprendre qu’il y avait crainte de prosélytisme, en assimilant les moines à certaines sectes !.(Comme ce fut le cas en 2010)

Ainsi jour après jour, ils comprirent la mentalité des gens de la région, découvrant leurs aspirations, leurs inquiétudes, leurs engagements politiques en ce moment de l’évolution du Maroc et des aspirations à l’indépendance. C’est alors qu’ils comprirent de mieux en mieux qu’il leur fallait devenir autonome, et ne plus dépendre d’En Calcat, et surtout évoluer sans attendre les décisions de la France ; les mentalités étant par trop différentes de par et d’autre de la Méditerranée . Ainsi le 14 Janvier 1956, le Monastère de Tioumliline devient indépendant et le Père Denis Martin est nommé Prieur. Dorénavant, le Monastère devait s’autofinancer et se « recruter » sur place ; ce qui fut très difficile, car une partie de la communauté chrétienne commençait à partir. Mais le Père Denis Martin voyait déjà grand, il pensait déjà aller fonder des monastères d’abord à Bouaké, en Côte d ‘Ivoire et puis à Koubri  au Burkina Faso. Toute cette évolution l’obligea à s’absenter très souvent ; et vous savez aussi bien que moi que, lorsque le responsable n’est pas là, il manque un « essentiel » au corps social et des dérives et difficultés peuvent se faire jour.

Mais revenons au Maroc ; durant l’été, de nombreuses colonies de vacances s’installaient dans la région de Tioumliline et des jeunes venaient souvent au Monastère pour parler avec les moines, éventuellement manger avec eux et travailler avec eux ; le monastère devenait un lieu de rencontres spontanées, le Père Denis voulait les structurer ; c’est pour cela qu’il eut l’idée de ces rencontres entre chrétiens et musulmans, venant de tous les horizons sociaux et politiques, et venant de tous les continents.. Durant l’été 1957, eut lieu la première rencontre, c’est le Prince Moulay Hassan qui proposa le thème de l’éducation,  en disant : « Nous ne parviendrons à accomplir notre tâche profondément que dans la mesure où nous  aurons donné à ce peuple une notion saine de l’éducation. Celle-ci ne doit pas se comprendre seulement avec les bancs de l’école. Il ne faut pas, à mon avis, qu’elle soit consacrée par un examen universitaire quelconque. La seule consécration d’une éducation saine, c’est encore celle du bon citoyen qui connaît les problèmes au milieu desquels il évolue, qui est à même de saisir la complexité du contexte social, économique, sociologique, politique dans lequel il vit ».

De grands noms assistaient à ce colloque, Princesse Lalla Aïcha, docteur Benhima, M. Ben Barka, M. Louis Gardet, le Père Moubarak et de nombreux universitaires venus d’Europe, d’Amérique et de l’Asie…rencontre intellectuelle et amicale entre maîtres et disciples venus de tous les horizons. Sa Majesté Mohammed V voulut recevoir les sesionistes en leur disant « Le Maroc est un pays qui a de tous les temps pratiqué la tolérance religieuse permettant à de nombreuses religions de jouir de la liberté et de la dignité. En particulier, la chrétienté et l’Islam vivent côte à côte au Maroc, œuvrant ensemble dans un climat de coopération, d’amitié et de sérénité et collaborant à la réalisation du bien être et du bonheur de l’humanité en répandant partout les prescriptions divines et en prêchant l’attachement aux principes humanitaires sacrés et aux valeurs morales et supérieures. La poursuite de cette œuvre constitue la meilleure garantie de la sauvegarde de l’humanité ». Ces sessions furent difficiles à organiser, sur le plan logistique, sur le plan financier….mais peut-être plus encore car l’on n’arrivait pas toujours à se comprendre et à se respecter, consciemment ou inconsciemment.  

Les sessions internationales se terminèrent en 1959 après un incident où le Père Denis ne sut pas se maîtriser après une intervention du Ministre de l’Information Moulay Ahmed El Alaoui qui disait « pourquoi à Tioumliline se permet-on d’aborder le thème ‘ comment concevoir la mission en pays musulman ‘». Les sessions se poursuivirent alors en comité plus restreint, sans la présence d’officiels, jusqu’en 1964. Mais le Prieur avait déjà la tête ailleurs, s’occupant, par trop, des monastères qu’il avait fondés en Afrique subsaharienne, et ne comprenant pas trop l’évolution du Maroc. Sans s’en apercevoir il s’était peut-être trop engagé avec tel parti plutôt qu’avec tel autre, et ne faisant pas assez attention à tel ou tel geste du protocole. Il n’avait sans doute pas assez compris la région dans laquelle se trouvait le Monastère. Et pourtant dans ces sessions comme à l’hôtellerie beaucoup de Ministres ou de personnalités importantes n’étaient pas des inconnus : M’Berek Si Bekkai, premier Ministre, Driss M’Hammedi, Ministre de l’Intérieur, Medhi Ben Barka, Président de l’Assemblée Nationale, Mohammed El Fassi, Ministre de l’éducation, Capitaine Mahjoubi Aherdam, Gouverneur de Rabat…….et bien d’autres. Elles disparurent définitivement en 1967 « dans l’intérêt même des moines »

Tout cela entraîna la dispersion des forces ; et de plus comme il fallait vivre, certains moines commencèrent à chercher du travail à l’extérieur (en particulier dans l’enseignement, trois étaient professeurs au ‘Collège Berbère’ d’Azrou), ce qui cassa le modèle monastique. Ainsi, alors qu’ils étaient arrivés à être une trentaine, en 1962, ils n’étaient plus que 13 ! Devant ces difficultés la communauté songea à se replier dans la région parisienne.

Il est important de prendre acte que durant ces années, c’était la présence en monde berbère qui posait problème ; et au moment où la décision était prise de partir, Sa majesté était prête à offrir aux moines une propriété de même superficie que celles qu’ils voulaient quitter, là où ils voudraient au nord ou au sud, loin ou près d’une grande ville de leur choix ; mais le Père Denis avait refusé, la décision était prise.

Tioumliline n’est plus en tant que bâtiment, mais tout cet esprit qui y a été vécu ne continue-t-il pas à s’y vivre dans l’Église, accueilli par le Maroc, aujourd’hui.

Tout d’abord, nous parlerons du Monastère cistercien de Midelt où perdure la tradition monastique fondamentale de la prière ; ne sommes-nous pas des priants et des croyants au, sein d’un peuple de croyants et de priants.   ;

Que ce soit par nos écoles au service des enfants marocains et marocaines, que ce soit dans nos centres culturels, que ce soit par les religieuses qui sont engagées dans des hôpitaux marocains ou au service dans des associations diverses et variées ; tout cela n’est-il pas la rencontre dans la vie très concrète, entre des musulmans et des chrétiens qui regardent ensemble des petits de la société et qui agissent.

Et sachez que tout le message évangélique que, avec les prêtres, j’essaie de faire passer aux chrétiens est basé sur l’accueil, le respect, l’amitié, la confiance, l’amour, la réconciliation, l’écoute, la rencontre de l’autre différent comme étant une richesse pour chacun d’entre nous. Pour moi, il est là l’esprit de Tioumliline vécu en ce moment de l’histoire du Maroc. Cet esprit ne s’est pas arrêté au moment du départ des Bénédictins.

J’oserai résumer l’esprit de Tioumliline, dans ces paroles de Jean Paul II aux chrétiens du Maroc le 19 Aout 1985 « L’œuvre accomplie continuera, ou peut-être ne continuera pas. Mais ce qui reste toujours, c’est le témoignage d’amour que vous aurez pu donner au nom du Christ

MERCI

 

+Vincent LANDEL s.c.j., Archevêque de Rabat

Rabat le 10 Octobre 2015

 

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