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» Le père Charles-André Poissonnier

Le père Charles-André Poissonnier, 1897-1938
« L’homme aux mains de lumière »

André Poissonnier, né à Roubaix en 1897, mort à Marrakech en 1938 a consacré sa vie à Dieu et au Maroc, conduit par Jésus Christ à la suite de saint François et de Charles de Foucauld. Sa jeunesse s’est déroulée dans une famille chrétienne qui comptait plusieurs prêtres. En 1915, une retraite de fin d’études oriente sa vie. À 22 ans, en 1919 ; il s’embarque à Bordeaux pour rejoindre, au Maroc, un de ses frères, dans une exploitation agricole. Il apprend l’arabe, le berbère. Il n’y a « pas de prêtre, pas de médecin, pas d’école à moins de cinquante ou cent kilomètres ! » Cette année-là, pour Noël, il fit cinquante kilomètres à cheval et trente dans un wagon de marchandises découvert, pour assister à la messe à Rabat. En 1921, il revient en France à l’occasion de la mort de son père. Nouvelle retraite : sa vocation marocaine est nette. Et ce sera vocation religieuse. Il lit dès sa parution la vie de Charles de Foucauld, par René Bazin. C’est le coup de foudre. « Vous savez l’impression profonde que m’a laissé cette lecture, la méditation de la vie de Jésus dans son humilité, sa pauvreté, son dénuement. Je me disais que, s’il avait vécu et fondé un Ordre, c’est vers lui que je me serais tourné. » André rêve de sacerdoce.

Le 8 décembre 1923, il entre au noviciat des Franciscains. Ordonné prêtre le 5 août 1928, un an plus tard, le 5 octobre 1929, il s’embarque à Marseille, pour le Maroc. Il est tout d’abord envoyé à Marrakech, pour rendre vie à la paroisse de la Médina. Mais le père Charles-André désirait trouver un lieu en plein milieu berbère. Tazert attira son attention à cause de son souk. Enfin, les travaux d’installation commencèrent le 2 juillet 1929, fête de la Visitation, mystère auquel le père voulait consacrer sa fondation. En 1931, la chapelle est bénie et le dispensaire inauguré. Dès ce moment et jusqu’en février 1938, le père Charles-André allait mener une vie d’ermite partagée entre la prière et le service de ses frères berbères.

Voulant aussi atteindre les malades qui ne pouvaient venir au dispensaire, il se mit à parcourir les collines avoisinantes, monté à dos de mule, avec sa caisse de médicaments, soignant à domicile. Le soir, après son épuisant labeur, il enterre, de ses propres mains ceux qui sont morts dans la journée.
Pauvre gens qui ont usé leurs forces pour venir chercher à manger et qui y ont laissé leur vie. Et ce ne sont pas seulement des vieux, mais des enfants, que je ramasse ainsi. Et les journées se terminent comme elles ont commencé : devant Notre Seigneur qui, de si près a contemplé toute la scène, inconnu de cette foule, de ces milliers de personnes qui l’on approché de si près sans le savoir ; lui, il n’a cessé de prier son Père en leur faveur et pour leur salut (Lettre du 11 janvier 1938). Dans la famine d’abord, puis dans l’épidémie de typhus, Charles-André ne cesse de se donner tout entier, en donnant ce qu’il peut distribuer. Il mourra le 18 février 1938, à l’âge de 40 ans, victime à son tour du typhus. Pendant vingt-deux ans, il n’avait eu qu’un seul désir, une seule inspiration. Il la tenait de Charles de Foucauld. A l’écoute de quelques unes de ses paroles :
« C’est au nom de tous ceux qui m’entourent que je prie, que j’adore. Devenu en quelque sorte marocain par mon incorporation à ce peuple auquel je vis très mêlé, et par ailleurs devenu membre du Christ par ma foi, j’ai l’impression qu’en moi le Christ s’est fait marocain, aime à prier lui-même pour ses frères marocains » (Lettre à des scouts de Metz, en 1938). « On fait du bien aux âmes, non dans la mesure de ce qu’on dit ou fait, mais dans la mesure de ce qu’on est. Demande pour ton frère qu’il croisse chaque jour dans l’union au divin Modèle » (Lettre à son frère en 1928). « Plus j’avance dans la vie, vois-tu, il me semble que la conviction maîtresse qui doit diriger et imprégner tous les instants de notre vie, c’est cette conviction de la tendresse infinie de Dieu envers chacun de ses enfants. S’y abandonner est une source de joie que rien ne peut troubler ... Oui, Dieu demeure avec son amour infiniment prévenant pour chacun de nous. » (Lettre de 1933). Lors de la famine de 1937, il écrit : « C’est inimaginable la misère de ces gens qui sont à moitié nus. Il m’en coûterait de les laisser sans secours une semaine. Ils font tellement pitié [...] J’ai fait appel dans le Pèlerin. Des centaines de mandats m’arrivent. Un comité laïque de Casablanca m’aide deux fois la semaine à distribuer des vivres. Les plus forts tiennent le coup. Les enfants sont terriblement touchés. De pouvoir aider ces malheureux m’attache beaucoup à eux. L’été a été impitoyable et je n’ai pu me reposer. La famine fait des coupes sombres dans ces populations imprévoyantes. »
« Si vous voyiez la saleté de ces gens ! C’est un serrement de cœur quand je les vois accourir tremblants de froid et parfois sous la pluie glaciale de ces jours d’hiver ; et patiemment ils attendent en plein air, piétinant dans la boue durant des heures entières, car il faut du temps pour servir cette foule et à chacun sa ration. On a beau avoir côtoyé des misères de toutes sortes, avoir le cœur un peu blindé, c’est chaque fois une vraie peine de voir cette détresse et ces souffrances. »
Et peut-être avec un peu d’humour et beaucoup de réalisme, le père ajoute : « Le soir venu, il faut tout simplement se libérer des petites bêtes qu’en retour de votre aumône et de vos soins, vous ont laissés les visiteurs. Quatre mille pouilleux, au sens propre du mot, ne vous frôlent pas des heures durant sans vous faire part de leurs richesses... »
Et encore : « Je suis devenu l’ermite des pouilleux et même, pourrait-on retirer le « des » de ce qualificatif, car on ne se rapproche guère des gens sans les voir « déteindre » sur vous. Tout cela est humiliant, à dire vrai, mais c’est la vérité : à la fin d’une journée comme celle d’aujourd’hui où j’ai distribué du pain à plus de trois mille malheureux dans une état de misère physiologique et vestimentaire épouvantable, vous pouvez deviner dans quel état j’étais ; et cela se reproduit deux fois par semaine. J’aurais tort de me plaindre. J’étais venu ici pour faire connaître la charité du Christ à travers celle de son représentant. Je suis maintenant servi à souhait. »
Et quand le typhus frappe « ses pauvres », il écrit : « Mon devoir d’état m’impose un étroit contact avec les indigènes. J’en accepte de tout cœur les dangers : ceux-ci ne m’effraient pas, au contraire, puisque c’est pour l’amour de Dieu que je suis et reste ici. Si je prends le mal, ce sera en service commandé et je n’aurai aucun regret ; ce serait la plus belle fin pour un prêtre. » Et c’est ce qui arriva quelques jours plus tard.

J.P. Flachaire

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