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De Meknès à Istanbul

L’histoire que je voudrais vous raconter aujourd’hui n’a pas fait la une des journaux… et elle ne la fera pas ! Que sont en effet 17 individus face aux masses en présence et en conflit au Proche-Orient, entre les 41 morts de l’attentat du 28 juin à l’aéroport Atatürk et les 290 morts de la tentative de coup d’état contre le Président Ergogan quinze jours plus tard ?... Pourtant, il me paraît important aujourd’hui de ne pas la celer, car elle dit quelque chose de ce que le Maroc permet encore aujourd’hui en terme de rencontres avec l’autre croyant sur la durée. Je crois également que, quelque infime qu’elle soit, elle ouvre un « possible » de la rencontre (et donc du Royaume) qui, à son tour, autorise chacun à oser inventer ses propres possibles par-delà les appréhensions et les limites raisonnables que nos esprits et l’air du temps se plaisent à nous imposer. Voilà donc une histoire de rien mais qui a peut-être quelque chose à nous dire…

 

Un projet un peu fou…

            Tout a commencé au Centre Saint Antoine, au cœur de la médina de Meknès. Les frères franciscains y tiennent, depuis 1990, un centre de soutien scolaire et d’apprentissage des langues et de l’informatique ainsi qu’une bibliothèque. Une structure totalement informelle qui a pris la suite du dispensaire ouvert durant les années quarante. Informelle mais débordante puisque nous comptions l’an dernier 1 870 apprenants et une petite quarantaine de professeurs. Ces derniers sont quasiment bénévoles et mettent leurs connaissances à la disposition des jeunes et des moins jeunes qui ont soif d’apprendre. Certains sont avec nous depuis une quinzaine d’années, d’autres passent entre la fin de leurs études et l’accession à un « vrai » emploi rémunéré, gagnant ici un peu d’expérience et d’assurance. Le Centre est progressivement devenu pour eux comme une 2nde maison : un lieu où ils aiment se retrouver, échanger, se découvrir… où une histoire commune se tisse donc malgré les différences d’âge, de tempérament, d’option religieuse et de milieu social. Comme frères, nous demeurons à leurs côtés, nous sentant responsables du maintien de cette communion dans la différence et heureux de pouvoir approfondir avec eux notre relation à ce pays qui nous accueille et à ce chemin qui est le sien.

            Pour remercier les volontaires de leur engagement et contribuer à forger un esprit de groupe, une tradition est née avec le temps, celle de voyages de fin d’année : une occasion de se connaître de manière différente. Voilà deux ans, suite à une très belle virée autour de Marrakech avec 37 participants, nos amis ont évoqué l’idée d’une sortie à l’étranger. Le rêve turc avait une nouvelle fois frappé ! Au Maroc en effet, tant du fait de l’histoire politique de la Turquie (sa laïcité atatürkienne pour les uns, son islamisme politique conquérant erdoganien pour les autres), que de l’impact des séries télévisées turques traduites en dialectal marocain qui inondent les chaînes de télévision publique, la Turquie a le vent en poupe. Mais comment organiser une telle sortie avec les moyens du Centre, sachant que nous réservons d’ordinaire 1 400 euros par an (soit 12 % du budget du Centre) à ces activités ? Une majorité des volontaires se disaient prêts à payer de leur poche le voyage, mais tiendraient-ils jusqu’au bout ? Et qu’adviendrait-il pour ceux qui ne pouvaient pas ?... Au fond, pour nous, tout était une question de sens : allions-nous créer de la communion ou de la division ? Etait-il juste de pousser des jeunes à gaspiller une telle somme pour un billet d’avion (400 euros) alors que des besoins plus criants jalonnaient dans leur quotidien sans travail stable ?...

Tout cela était juste et réel… et pourtant par trop raisonnable, aurais-je envie d’écrire a posteriori. C’était le regard d’un étranger qui, de surcroît, avait déjà beaucoup voyagé et qui ne pouvait comprendre ce que représente le dépassement de limites humaines considérées comme apparemment infranchissables : 1er vol en avion, 1ère traversée en bateau… mais surtout 1ère sortie du Maroc, 1ère fois qu’ils vivaient une semaine entière avec d’autres loin de leur famille. Tout cela devenait possible, leurs rêves devenaient réalisables alors même que leur quotidien leur apparaissait jusque-là comme inexorablement bouché et sans perspective (avec le même travail sous-payé dans des écoles privées, la même recherche de l’âme sœur qui devient de plus en plus improbable avec l’âge et le manque d’argent…). Tout cela conférait à ce voyage le caractère d’une expérience unique aux dimensions bien plus larges que la seule découverte d’une ville, comme ils le noteront tous dans leur bilan de fin de séjour. Et nous avons tous tant besoin de sentir que l’impossible peut devenir réalité, que les limites de nos conditionnements (en particulier sociaux) peuvent être dépassées dans le sens d’une plus grande liberté, d’une découverte de l’autre, de la sortie de soi.  

Mais il faut tant de temps pour s’ouvrir au désir profond de l’autre, pour se laisser mener au-delà de ce que l’on perçoit soi-même comme son rôle au milieu d’un peuple et, finalement, accepter « d’avancer en eaux profondes » (Lc 5, 4)… allant jusqu’à se faire tour operator l’espace d’une semaine ! Heureusement, dans la nuée des atermoiements du pêcheur qui ne sait s’il doit prendre la mer, le Seigneur envoie des passeurs qui aident à faire le pas : nos frères d’Istanbul, Gwénolé, Ruben et Eleuthère, furent de ceux-ci, croyant dès le départ au projet, nous offrant l’accueil dès l’atterrissage à 2 heures du matin sur la terre turque, nous prodiguant le gîte, le café à l’italienne, et surtout nous accompagnant au quotidien par leurs conseils et leur présence fraternelle. Que le Seigneur soit béni de nous avoir donné ainsi des frères qui jalonnent notre route et nous aident ainsi à poser notre « oui » en confiance même quand nous ne percevons pas clairement l’horizon de nos choix.

 

Une série de secousses tectoniques

            Mais revenons-en à nos 16 professeurs et amis marocains. Je ne pense pas qu’ils s’attendaient initialement à subir autant de chocs au cours de leur semaine sur les rives du Bosphore. La tentative de coup d’état avortée du dernier soir n’en était en fait que la réplique la plus visible, la moins souterraine. Bien sûr ils n’oublieront pas de sitôt les rafales d’armes automatiques et les F16 survolant le quartier en rase-motte, ni cette nuit de veille où la panique était entretenue par les médias sociaux : toutes choses inimaginables pour des jeunes habitués à vivre en paix depuis toujours au Maroc. Mais je continue à penser que ce n’est pas cet événement qui les aura touchés au plus profond. Bien d’autres remises en cause étaient venues comme des lames de fond se briser sur leur quotidien d’habitants d’une ville traditionnelle marocaine.

            Le premier choc fut sans doute celui de se retrouver brutalement – par les miracles de l’aviation – au cœur d’une mégalopole de 20 millions d’habitants, et qui plus est d’une capitale moderne. Sortant de l’aéroport à 3 heures du matin après 21 heures de voyage, nous nous sommes laissés conduire à travers les autoroutes urbaines et le pont sur le Bosphore jusqu’aux Champs Elysées stanbouliotes où se trouve l’église Santa Maria in Draperis dont les frères ont la charge. Imaginez l’émotion face à toutes ces illuminations, face à la densité et à l’étendue du tissu urbain, face à cette architecture et à cette opulence qui, pour eux, rimaient avec Manhattan et San Francisco…

            Ceci les préparait au 2ème choc, plus culturel qu’architectural celui-là : la découverte d’une ville à la croisée de l’Asie et de l’Europe, mais très marquée – au moins dans son hyper-centre – par l’occidentalisation. Premier arrêt devant une station de tram où les gens font patiemment la queue pour passer le portillon, où ils attendent que les voyageurs soient descendus pour monter, où la même carte de transport permet d’accéder au bus, au métro et au bateau mais également aux toilettes publiques… Je pense qu’un napolitain débarquant à Zürich aurait ressenti la même surprise, celle de découvrir une société apparemment ordonnée et efficace. Et ce premier constat va s’étoffer au fil des jours d’harmoniques nouvelles : le faible nombre de mendiants et le fait qu’ils proposent un service en jouant de la musique par exemple ; le respect ressenti  à leur égard comme étrangers de la part des commerçants qui les pressent moins que leurs coreligionnaires marocains ; la présence de bénévoles destinés à aider les touristes dans les rues ; la mise en valeur du patrimoine historique… Autant d’éléments qui leur ont sauté aux yeux en comparaison avec ce qu’ils expérimentent au quotidien chez eux. Mais le sentiment le plus fort en la matière viendra des femmes et de ce qu’elles ont pu ressentir du regard posé sur l’autre : au Maroc comme en Turquie, on voit des femmes voilées et d’autres qui ne le sont pas. Cependant, pour nos amies, la société turque offre davantage de libertés : « Chacune peut être elle-même tout en étant regardée comme une personne » diront tour à tour une de nos professeurs voilée et une non-voilée. Elles se sont senties moins jugées : cela tient-il à l’indifférence inhérente aux grandes cités, au fait qu’elles étaient dans une culture dont elles ne possèdent pas tous les codes ?... En tout cas, la société turque leur renvoyait un désir de pouvoir être elles-mêmes sans être jugées comme elles peuvent l’être au Maroc ou même en Europe, d’après ce qu’elles en comprennent par leurs parents présents là-bas.

Mais la Turquie n’offre pas seulement une autre culture, elle vit d’un autre Islam. Le 2ème jour, nous sommes partis visiter la gigantesque mosquée de Soliman le Magnifique, un chef d’œuvre du 16ème siècle. A l’entrée nous attendait une jeune volontaire turque, toute heureuse de nous donner des renseignements. Elle parlait un anglais et un allemand parfaits mais, à son grand regret, pas un mot d’arabe. « Comment peut-elle prier ? » se demandait avec justesse le groupe de marocaines qui l’entourait. « Avec la traduction et une version translittérée sur son i-phone » fut sa seule réponse. 1ère surprise face à ce désir inassouvi de pouvoir lire et comprendre la parole de Dieu dans sa version originale, bientôt suivie d’une 2nde lors de la rencontre du mufti. Les femmes l’attendaient avec une question de droit très précise : devaient-elles prier normalement lors de leur séjour à Istanbul ou avaient-elles droit aux aménagements de la prière prévus pour ceux qui voyagent ? Le religieux les a regardées avec un fin sourire aux lèvres avant de leur avouer qu’il ne pouvait leur répondre : « Vous êtes de tradition malikite, je suis chafiite : nos écoles divergent. » Mais sans oublier d’ajouter en final : « Mais, mes filles, l’important est de prier Dieu ! », les libérant ainsi par sa libéralité de l’inquiétude juridique qui était la leur. Oui, dans un monde musulman qui se sait divers mais qui réaffirme sans cesse son unité comme marque de fidélité à Dieu, nos amis découvraient la pluralité vécue dans la tranquillité. Il ne s’agissait plus de conflits entre wahhabisme saoudien et islam médian marocain, mais d’une différence simplement vécue par tout un peuple qui loue Dieu avec des gestes et des habitudes différentes depuis toujours.

Secoués dans la rue et provoqués dans les mosquées, nos bénévoles n’étaient pas en reste à la maison puisqu’ils se retrouvaient pour la 1ère fois à vivre dans un couvent chrétien, réveillés par la cloche de la messe matinale, entourés de frères et de signes religieux. Là encore, il y avait un monde entre le fait de fréquenter des religieux chrétiens au Maroc depuis des années et de se retrouver à vivre d’une certaine manière à leur rythme sur une terre étrangère. Il s’agissait alors de faire le pas de se laisser accueillir et surprendre par l’accueil de l’autre. En ce domaine, l’hospitalité marocaine n’est pas un vain mot et les habitants de ce beau pays peuvent être, à juste titre, fiers de leur manière d’accueillir. Aussi, quelle ne fut pas leur surprise de découvrir l’hospitalité africaine du frère Eleuthère et l’accueil de Roberto, ce laïc italien qui mit tant de son temps à notre service. Je pense qu’ils ont alors fait l’expérience que nous faisons si souvent dans les familles ici : celle de se laisser submerger par la délicatesse de l’autre qui précède nos besoins et nous ouvre sa porte comme si nous avions été attendus depuis toujours. Nous voilà ainsi débarqués avec le frère gardien sur une des îles des Princes et reçus à table par une communauté de sœurs que nous n’avions jamais rencontrées : accueillis tout bonnement comme des princes ! Heureusement, à partir du 3ème jour, nous avons pu à notre tour faire la cuisine chez les frères et les inviter à notre table : une manière de rendre un peu ce qui nous avait été donné et d’équilibrer par de l’accueil donné tout ce qui avait pu être reçu avec tant de prodigalité (car qui pourrai tenir en n’ayant pas le loisir de donner à son tour ?).

L’ultime choc allait concerner le groupe en lui-même. Pour beaucoup, c’était leur 1ère expérience en dehors de leur milieu familial élargi. Pour tous, c’était la 1ère fois qu’ils partageaient la vie d’un groupe aussi longtemps. Alors les défis de toute vie commune allaient bien vite se présenter à eux : accepter les contraintes d’horaires alors qu’on préfèrerait dormir ou continuer à faire des achats dans les bazars, accueillir les désirs de l’autre qui peut avoir 82 ou 22 ans, être omnubilé par son prochain mariage ou désireux de tirer profit au maximum des monuments, en pleine possession de ses moyens physiques ou asthmatique à hauts talons, partisan du chacun pour soi ou à la poursuite d’un groupe idéal qui aurait pour mission d’être l’ambassadeur du Maroc en Turquie… Tout cela fait partie de ce pétrissage souterrain qui a travaillé nos amis marocains au cours de ces jours au plus profond de leurs personnalités et de leurs relations.

A vous décrire ces répliques successives, je me dis que ce voyage n’a vraiment pas dû être anodin pour eux. Peu préparés, un peu partis la « fleur au fusil » (pensant même pour la plupart que le dirham marocain était convertible à l’étranger !), ils ont eu l’immense mérite de s’exposer à cette altérité nouvelle qui s’offrait à eux. Et n’est-ce pas, au fond, le grand défi de l’islam que de se confronter à l’autre quel qu’il soit, et cela dans un contexte non idéologique, ce dernier amenant inévitablement au repli identitaire ?... Quels fruits cela donnera-t-il dans leur quotidien et dans leur vie sociale (au Centre ou plus largement) ? Je ne saurais le dire. Pour l’heure, rien ne semble émerger de palpable. Mais quelque chose a indéniablement été semé. Peut-être faut-il du temps pour accepter de se remettre en cause, de laisser cet autre possible découvert impressionner la pellicule d’un quotidien qui est le sien et que l’on connaît trop bien… En tout état de cause, pour nous qui demeurons à leurs côtés comme croyants aux côtés d’autres croyants, nous savons qu’il ne nous appartient pas de posséder ces fruits ni même de les voir. Telle est la leçon de cette terre où nous vivons, où nous nous donnons dans le pur élan de la foi : Dieu sait ce qu’Il fait de la rencontre… Nous ne pouvons que constater son impact en nous.

 

L’expérience mystérieuse du compagnonnage entre croyants…

            Au terme de cette aventure et en cherchant à revenir sur le sens de notre présence (« le sens de nos rencontres » comme l’écrivaient les évêques du Maghreb en 1979), on peut légitimement se poser la question du bien-fondé de la présence d’un frère au service d’un groupe de jeunes musulmans partis visiter un autre pays musulman où se côtoient modernité et islamité réaffirmée. N’aurait-il pas mieux à faire ? Notre mission consiste-t-elle à aider l’autre à s’ouvrir à son propre patrimoine, à sa propre histoire, à sa propre identité ?... Telle était en fait peut-être implicitement la question des frères qui nous accueillaient quand ils ont découvert que tous ces marocains étaient… musulmans !

            En réfléchissant a posteriori sur cette expérience qui se voulait a priori ouverte sur tous les possibles et sans trop d’idées préconçues si ce n’est celle d’une expérience vive à vivre ensemble, je me dis que l’essentiel de ce que nous avons fait a consisté dans le fait de leur permettre de vivre une expérience de la rencontre de l’autre. Cette expérience, nous avons la chance et le privilège de la vivre ici au Maroc au milieu d’eux, et nous avons pu leur permettre de vivre en Turquie un peu de ce qui nous fait vivre ici et qui rime avec quitter sa terre, se laisser accueillir et surprendre, ne plus avoir de pierre où reposer la tête… Une expérience de l’altérité associée à celle de la complexité. En effet, notre monde est complexe et nous passant notre temps à en faire des systèmes à notre taille et gravitant autour de notre personne. En visitant la « citerne-basilique » du Vème  siècle et face à une tête de Méduse révérée là, c’est toute une histoire du fait religieux qu’il devenait possible de faire : comment l’homme tente de se concilier les forces obscures de la nature avec les divinités, comment ces croyances demeurent sous-jacentes dans beaucoup de religions et notamment au Maroc ? On était loin de la division manichéenne et réductrice entre temps de l’Islam et jahiliyya (barbarie)… Entre expérience de l’altérité et expérience de la complexité du réel, c’est donc au décentrement d’eux-mêmes que ces 7 jours à Istanbul invitaient nos amis marocains. Sortir de soi et de son petit monde pour s’ouvrir au mystère de la Vie et d’un Dieu qui nous appelle à la Vie à travers la rencontre et la prise en compte de la réalité dans toutes ses composantes.

            Mais ce décentrement n’était pas seulement le leur… En les accompagnant, je quittais ce monde de la médina où nous sommes bien accueillis comme frères, mais où nous avons contracté l’habitude de mesurer tous nos propos sur les questions religieuses afin de ne pas être taxés de prosélytisme. Là-bas, en terre étrangère, au milieu de la basilique Sainte Sophie, étranger comme ils l’étaient eux-mêmes, il me devenait tout naturel de leur parler de l’âme d’une église, de ce qui nous fait vivre dans la foi, citant alternativement la Bible et le Coran. Au fur et à mesure, je me découvrais libre de parler du Crucifié tout aussi bien que des grands médaillons portant les noms des califes « rachidounes ». La coexistence des deux fois dans ce même édifice rendait possible l’existence plénière de mon être chrétien avec eux, aux côtés d’eux. En allant même plus loin, oserais-je dire que cette catéchèse dans les murs de la basilique de Justinien permettait à ce qui vit au plus profond en moi du Christ de s’exprimer en lien avec ce mystère de l’autre musulman inséparable de ma vocation donnée pour l’Islam ?...

            Mais ce double décentrement, le mien et le leur, n’était-il pas là seulement pour permettre un compagnonnage plus véridique entre nous ?... Le 5ème jour, nous visitions l’immense palais califal de Topkapi (avec pas moins de 300 chambres pour le seul harem). Certains de nos amis m’avaient demandé si nous pourrions visiter la salle dite des reliques dont ils avaient entendu parler. Cette salle, jadis ouverte une fois par an seulement pour les membres de la famille du calife, regroupait des objets et des reliques des prophètes. Les armes de Mohammed et un morceau de sa barbe n’ont pas posé de questions. Pas de grand émoi non plus face à l’épée de David. En revanche, face à ce vulgaire morceau de bois se détachant sur une vieille photo du Sinaï et portant l’inscription « bâton de Moïse », l’incrédulité était plus forte : comment était-il possible qu’il soit arrivé jusque-là ? Etait-ce le vrai ? Comment s’en assurer ?... Au fond, ces croyants se voyaient pour la première fois confrontés ensemble au conflit entre foi et raison. Toute leur formation universitaire occidentale les poussait au doute. La foi familiale et la confiance dans les institutions les poussait à croire. Peu sont sortis sereins de ces salles pourtant si délicatement décorées de faïences d’Izmit. Je les ai alors pris autour de moi comme j’aurais fait avec un groupe de jeunes pèlerins chrétiens, et je me suis mis à leur partager notre « théologie » des reliques (dans un lieu comme Istanbul où tant de fausses reliques ont été produites au Moyen Age et ensuite envoyées en Occident, je ne pouvais mieux tomber). Quel est l’important : que cet objet soit réel ou qu’il nous renvoie vers la figure de son propriétaire qui, lui-même, nous montre un exemple de relation de fidélité à notre unique Seigneur ?... Le pari était osé, mais je me dis que quelque chose d’essentiel s’est joué à ce moment-là. En face de croyants musulmans confrontés au défi de la Modernité et de ses questions, un autre croyant, un chrétien, a partagé sa propre expérience de croyant déjà passé au feu de cette même Modernité. L’expérience n’est qu’une expérience, elle n’est pas un dogme de foi. Mais elle permet à chacun de conserver la spécificité de son chemin et de trouver sa propre réponse vitale de croyant. Ceci ne saurait cependant naître que d’un besoin ressenti de la présence de l’autre et de son expérience : dans cette salle de Topkapi, mes frères d’Islam avaient besoin du frère de l’autre rive que j’étais ; tout comme je sais que j’ai mystérieusement besoin de leur foi pour avancer, grandir dans mon propre chemin avec le Christ et célébrer Son eucharistie.

 

            Au fond, tout ce voyage à Istanbul pourrait se résumer à une plus grande vérité dans le chemin d’échange et de rencontre que nous vivons depuis tant d’années, une vérité qui s’approfondit du fait de la rencontre avec l’altérité sur une terre étrangère. Et, sur ce chemin, personne n’est en avance sur l’autre. Chacun est appelé à bouger et à se voir déplacé par le mouvement de la rencontre. Ainsi, le soir du 5ème jour, nous avons eu la chance de pouvoir discuter longuement avec le Fr Ruben, nouveau vicaire apostolique d’Istanbul, également franciscain. Après avoir répondu aux nombreuses questions de nature économique et sociale sur le pays, regrettant sans doute qu’il n’y ait pas eu davantage de réflexions spirituelles, il a invité nos amis marocains à s’interroger sur le sens de la présence des frères franciscains au milieu d’eux au Maroc. « Leur avez-vous jamais posé la question ? » a-t-il lancé pour conclure son propos. Cette question, je l’avais reçue de mon côté de la rive qui nous sépare comme une invitation positive faite à nos amis de creuser le sens de nos vies données pour eux, par-delà le fait de nous savoir partie du paysage meknessi depuis toujours. Mais quelle ne fut pas ma surprise d’en entendre l’exégèse faite par l’un d’eux quelques jours après : « Le père s’étonnait que vous, les frères, vous viviez parmi nous au Maroc. Pour lui, ce n’est pas normal. Pour nous, ça l’est. Vous êtes des nôtres. » Il sous-entendait par là que le Maroc était en avance sur la Turquie et sur l’Europe en matière de coexistence des religions. Mais, à y regarder de plus près, ces deux interprétations sont légitimes : chacun de nous, d’une rive ou de l’autre, a été déplacé, interrogé par ces jours partagés, par cette rencontre de la Modernité et de l’altérité qui nous provoque à sortir de nous-mêmes. Seul Celui qui nous a voulus ainsi différents mais pourtant tous Ses enfants peut nous mener par les chemins qu’Il connaît vers Son Mystère. La seule responsabilité qui nous incombe est celle de la fidélité à l’expérience vive qu’Il nous donne à vivre, dans un constant effort de sortie de nous-mêmes qui nous expose à l’autre et dans le besoin ressenti et accepté de la présence de cet autre comme compagnon indispensable sur ce chemin qui nous mène à la communion avec l’Indicible. En espérant que ces jours reçus de Lui ouvriront dans les cœurs de nouveaux possibles à la louange de Sa gloire !

Fr Stéphane ofm (Meknès) 

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