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» Conférence à casablanca de Mgr Isidore de Souza - archevêque de cotonou -

 

ESPERER EN AFRIQUE

ESPERER EN L'AFRIQUE

Tel était le thème de réflexion que le Conseil pastoral de Casablanca

avait proposé à Mgr Isidore de Souza pour la soirée conférence du vendredi 5 mars 1999.

Mgr de Souza en avait relu le texte, issu de l'enregistrement ,

et donné son accord pour sa publication dans ENSEMBLE n° 18, au moment de reprendre l'avion ...

Il devait décéder le 13 mars suivant.

 

     Quand nous sommes dans le creux de la vague de l'histoire des hommes, de l'histoire de l'Eglise ou de notre histoire personnelle, nous pouvons sentir peser sur nous le désespoir, nous mettre à douter. Si nous ne percevons pas l'action de Dieu en nous et en notre monde, nous pouvons nous laisser aller au découragement... Il nous faut revitaliser l'espérance.

     L'espérance de ceux qui vivent aujourd'hui en Afrique, qui connaissent les problèmes, les difficultés, les échecs et qui connaissent tout cela sans se laisser influencer par l'aspect négatif de notre Afrique doutant de sa foi et de son idéal. Celle des Européens qui vivent en Afrique ou qui y sont de passage, celles des Africains, étudiants ou non, qui sont ici. Plongés dans les mêmes réalités, c'est ensemble que nous devons vivre. Celle des Africains et des Européens qui ont vécus ici, qui maintenant sont ailleurs, mais qui, portant le souvenir de l'Afrique, partagent son « être », se sentent attachés à ce peuple, à ce continent et à sa culture ...

 

L'espérance de quelle Afrique?

     Espérer en l'Afrique: cet appel nous demande de prendre une certaine distance par rapport à notre existence et par rapport à nous-mêmes. Il faut opérer une certaine objectivation de l'Afrique, la regarder de façon rationnelle, un peu scientifique, se livrer à des analyses sociologiques et économiques, entretenir des relations de personne à personne, d'État à État, de continent à continent...

     Cet appel est nourri de constats divers. Il y a d'abord l'image que les médias donnent de l'Afrique ... On ne donne guère de nouvelles de l'Afrique. Que' représentons-nous réellement? Et lorsqu'il y a des images: ce sont des enfants au ventre ballonné, rongés par la malnutrition, amaigris, des enfants dont il n'y a plus rien de vivant: c'est déjà la mort ! À travers les journaux, la radio, la télévision, l'image qui est donnée de l'Afrique n'est pas très valorisante. Bien au contraire, elle nous détourne de nous-mêmes et engendre en nous un sentiment de frustration. Pouvons-nous espérer en une Afrique comme celle-là? Pouvons-nous continuer à nous sentir fiers d'être Africains?

Un passé lourd à porter et prometteur à la fois

     Lorsque nous remontons le cours de notre histoire, il y a des réalités qui nous font mal et notre valorisation perd de sa consistance. Pendant des siècles, l'Afrique a été victime "du commerce du bois d'ébène". Que ce soit à Elmina au Ghana, à Gorée au Sénégal, à Ouidah au Bénin, quand nous voyons les traces de cette histoire, nous sentons que nous ne représentons rien: traités comme moins que des bêtes! Cela peut étonner. rouvrir des plaies. susciter des révoltes, une volonté de réagir, de se venger ...

     Pourquoi avons-nous vécu cela? C'est curieux, mais tout est paradoxalement parti de l'amour. De l'amour, parce que si Las Casas n'avait pas pris la défense des Indiens d'Amérique que l'on traitait en esclaves, il n'y aurait pas eu ce commerce triangulaire des esclaves: Afrique-Europe­Amérique. Touché par le sort des Indiens, on a condamné les Africains à les remplacer. Oui. l'Afrique, c'est quoi?

La période coloniale et la décolonisation

     Nos colonisateurs étaient persuadés de faire acte d'humanité. de civilisation. de salut. Sous certains aspects. cela a été une réhabilitation et nous en avons ressenti line certaine fierté. Il y a là quelque chose de positif. mais au prix de quels sacrifices, de quelles injustices, de quelle exploitation? Quand je fais le bilan, j'accepte et le positif et le négatif, portant dans ma chair ce qui me blesse comme une offrande qui puisse établir de nouveaux rapports entre nous et les anciens colonisateurs, afin que la solidarité et la fraternité puissent renaître.

     Nous avons réussi le passage de la décolonisation, les uns par la guerre, les autres pacifiquement grâce à des manifestations, des grèves, des pétitions, etc ... Tout cela, c'est bien. Mais quand nous considérons l'espérance qui est née et notre situation actuelle, certains en arrivent à dire: «"A quand la fin de l'indépendance." Je me souviens du 1 er août 1960 au Bénin, je dansais dans la rue ... Trois ans plus tard, ce fut le coup d'Etat et jusqu'en 1972, nous sommes allés de coup d'Etat en coup d'Etat. Quand nous regardons où se trouvent aujourd'hui les points les plus chauds du globe, on les trouve en Afrique. même s'il n'y a pas que là!

     Et lorsque nous constatons l'égoïsme des dirigeants et la corruption qui se banalise! Il arrive que la fortune personnelle de tel chef d'Etat soit égale à la dette extérieure de son pays. Cela a pour conséquence d'enfoncer les pauvres et de faire croire aux jeunes qu'il n'y a pas besoin de travailler pour s'enrichir, qu'il n'y a qu'a faire de la politique! Quand nous voyons des choses semblables, nous pouvons douter de l'avenir. Et la tentation vient de nous dire: "Serions-nous une race maudite, maudite par Dieu?

     L'esclavage n'est pas un phénomène exclusivement africain: tous les peuples l'ont connu. Déjà la Bible parle de l'esclavage des Hébreux en Egypte sous pharaon. Il ne' faut pas perdre la mémoire de l'histoire; elle nous enseigne. Les Hébreux ne sont pas restés esclaves tout le temps; à un moment donné, il s'en sont sortis. Même si l'esclavage existe encore (même au Bénin, il y a des enfants de 8 ans au service des familles aisées, de 5 heures du matin à minuit),

ce n'est pas une raison pour désespérer. Petit à petit. il disparaît. C'est un effort positif de l'humanité dans sa recherche pour améliorer les relations interpersonnelles et intercontinentales. Ayons le courage de reconnaître les signes d'espérance que porte l'Histoire afin de poursuivre nos efforts.

 

Un avenir possible

Mon pays, le Bénin que j'aime, a connu une situation telle que les Béninois à l'extérieur n'osaient plus se présenter comme Béninois tellement ils avaient honte de leur pays. Pourtant en 1990, lors de la "Conférence Nationale de Réconciliation", nous sommes passés de la dictature à un processus de démocratisation sans qu'une seule goutte de sang ne soit versée. C'est un événement stimulant: personne n'y croyait et pourtant cela s'est fait. Notre pays était voué à la mort et je disais: « Nous pouvons comparer cet événement à la traversée de la Mer Rouge» ... Le Bénin n'a jamais autant prié qu'à ce moment-là: les musulmans, les protestants, les animistes. Dieu a entendu nos cris et il nous a sauvés! Cela doit constituer un mobile qui conserve en nous la flamme afin que, quelles que soient les difficultés, nous poursuivions en disant: « cela peut.. .. cela va changer ».

La lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud a duré des dizaines d'années et personne ne pensait que l'Afrique du Sud s'en sorte. Nous pouvons encore faire le rapprochement avec la lutte des Noirs américains contre l'exclusion. C'est au moment oÙ l'on s'y attendait le moins que l'événement s'est produit et la page s'est tournée même s'il en reste encore des traces. Non, il n'y a pas de situation figée!

C'est facile d'accuser les autres. Il faut aussi regarder en nous-mêmes, être lucides. Nous ne pouvons pas dire que c'est l'occident tout seul qui nous a réduit en esclavage, nous y avons aussi P;Irticipé. Chez moi, on dit que: « personne ne l'i~n' voler dans une maison s 'il n Ji trouve pas un complice ». La responsabilité est partagée.

Du point de vue de la foi chrétienne

     Il y  a des réalités à ne pas oublier. Il y a  dans notre nature un déséquilibre. une blessure, qui s'est installé et nous en portons les séquelles de sorte que nous sommes des hommes appelés à la sainteté mais blessés par le péché ... Tout ce qui concerne l'avancée de notre humanité demande du temps. On peut changer un régime politique en dix jours, une constitution en un an ou en un mois, mais changer l'homme, cela ne se fait pas du jour au lendemain. La conversion demande du temps et de la persévérance ... Pour y arriver. ne regardons pas que le négatif, sachons voir le positif dans ce qui se fait y compris dans le domaine politique.

     Pourquoi penser que Dieu nous a maudits? Dieu est amour, c'est le fondement de notre foi et de notre espérance. Chaque fois que son peuple a crié vers lui dans le désert, H est venu à son secours ... Notre histoire est une réédition de l'histoire du peuple de Dieu ... Nous sommes le peuple de Dieu en marche aujourd'hui. Nous devons nous souvenir des merveilles que le Seigneur accomplit dans notre histoire et compter sur Lui. « Non. Dieu ne nous laissera pas dans la misère de façon définitive et irrévocable. Cela n'est pas possible. ou alors. II ne serait plus Amour! »

     Notre espérance s'appuie sur l'amour de Dieu et sur sa miséricorde quand nous avons dévié de nos responsabilités, car il veut notre bonheur ...Il ne veut pas d'esclaves, mais des hommes libres et Il  est prêt à nous appuyer de sa force. Soyons en communion avec Lui et nous aurons confiance en l'homme. Espérer en l'Afrique aujourd'hui. c'est montrer que nous espérons en l'homme quel qu'il soit, même le pire. Il nous faut croire, et c'est notre foi chrétienne, que si Dieu s1est fait homme en Jésus Christ, c'est pour nous sauver de la mort et pour que nous puissions vIvre.

 

Nous avons quelque chose à faire

Il ne suffit pas de dire: « Dieu est bon. Dieu est Amour. Dieu est miséricordieux » et de se tourner les pouces. Dieu nous veut responsables, nous sommes co­responsables avec Dieu. Dans l'Evangile. Le Seigneur dit toujours: « si tu veux ... ». Il attend notre collaboration pour que, conscients des merveilles accomplies hier. Nous marchions vers l'avenir. Notre avenir est entre nos mains, pas dans celles des autres. Si Dieu met à notre disposition son amour, sa miséricorde, sa paternité, son sacrifice, il attend de nous que nous les mettions nous aussi au service de l'humanité.

Finalement; il s'agit pour nous, afin que notre espérance soit réelle, d'être convaincus que ce que les exégètes appellent l'inspiration (à savoir que l'histoire a été écrite par des hommes, ceux-ci étant inspirés par Dieu), cela est toujours vrai pour nous aujourd'hui. Dieu attend de nous que notls fassions tout et que nous reconnaissions que c'est Lui qui fait tout. Dieu fait tout et nous faisons tout! Cette collaboration ne peut déboucher que sur l'espérance jusqu'au jour eschatologique où dans le face à face avec lui nous pourrons chanter: Alléluia! Gloire à Dieu!

Archives du bulletin ENSEMBLE n°18